TINTIN KIDNAPPÉ ?


ACTE l -ACTE ll -ACTE lll -CONCLUSION
TINTIN RETROUVÉ

 

Avant-propos

 

Bruxelles sous la grisaille d’automne. Depuis une bonne demi-heure, je tourne en rond dans les rues de ce quartier de l’avenue Louise sans trouver le moindre espace pour y garer ma voiture. Pour sûr j’allais être en retard au rendez-vous qui m’avait été fixé par un amateur de marines. Je fulminais de plus belle lorsque se produit le miracle; enfin une place, à contre-sens mais tant pis! Je sors de la voiture côté trottoir, ferme la portière, boutonne mon imper et me retourne prêt à piquer un cent mètres. Soudain un regard me transperce, me pétrifie instantanément. A un mètre de moi, couvrant toute la fenêtre du rez-de-chaussée de cette maison anodine, une énorme photo. Hergé me regarde droit dans les yeux!Je m’en souviens comme si c’était hier. Hasard étrange que cette place de parking à l’aplomb de la demeure d’un photographe dont je ne connais même pas le nom! Je m’étais pourtant juré de ne jamais plus ouvrir la moindre petite porte à la simple évocation du souvenir de mon oncle. Etre un homonyme anonyme sans aucun état d’âme particulier; peu importe ce qu’ils font de Tintin. Quelle belle résolution que voilà! Mais mon entourage n’était pas dupe qui me voyait monter, descendre, ricaner, fulminer, soupirer, exploser, espérer, regretter au gré des informations distillées officiellement ou par le truchement de vents favorables. En outre, chaque dimanche je me rendais à Céroux-Mousty, la maison de campagne d’Hergé, pour y dîner en tête à tête avec Germaine, première épouse d’Hergé et dame de caractère sans laquelle Tintin n’aurait sans doute jamais vu le jour. “ Larguée ”, comme elle disait, par son célèbre mari, elle se débattait en états d’âme contradictoires, souvent rageusement fatalistes. “ C’est lui qui l’a voulu, c’est comme çà; quand je pense à tout ce qu’on aurait pu faire de bien pour les enfants ”. “ L’argent, Georges, l’argent, c’est la seule chose qui les intéresse ”. Ce qu’il y a de superbe dans cette petite famille, c’est un code d’honneur magnifique, pétri d’orgueil, mais parfois si désuet et inefficace. Pas de place pour le scandale, quel qu’en soit la raison même si elle est fondée. J’avais beau tenter de convaincre Germaine qu’il fallait réagir, mais son amertume, son écœurement, sa tristesse étaient si intenses, si douloureuses, qu’elle s’était bâti un isolement totalement autodestructeur. A sa mort, en 1995, j’ai recueilli ses carnets écrits au jour le jour depuis 1958. J’en ai lu beaucoup avec le sentiment de commettre un sacrilège et, après en avoir brûlé une majorité, n’en ai gardé que quelques-uns, témoins d’une histoire d’Amour qui finit mal, très mal. J’entends déjà les réprobations scandalisées de certains exégètes me traitant d’iconoclaste (bonjour Capitaine Haddock!) et le soupir de soulagement - justifié - de Fanny Rodwell. Je lui laisse le bénéfice d’un doute qu’il est grand temps de dissiper, mais souvenez-vous Madame que l’âme de Tintin n’est pas à vendre au Diable, même pas au prix de votre orgueil! Vous commettriez un crime que la postérité ne vous pardonnerait pas.

 

Alors qu’on n’en finit pas de gloser, de critiquer, de déplorer et d’émettre autant d’opinions - de plus en plus négatives - sur la gestion de l’oeuvre de mon oncle, il me paraissait indispensable d’apporter un témoignage, certes fragmentaire, mais oh combien sincère. Toujours au nom de ce fichu code d’honneur avec lequel mon père et son frère m’ont baptisé il y a cinquante quatre ans. Il m’est définitivement impossible de ne pas être concerné par cette histoire à suivre ! Après tout, c’est l’esprit Tintin, et, que le grand cric me croque si celui-ci ne survit pas à toutes les vicissitudes. Et quoi qu’il advienne, il y aura toujours un album dans une bibliothèque pour faire la nique (!) aux objets de luxe impayables générés à grands frais par mister Nick …

 

Enfin, autant l’avouer, ce n’est pas avec gaieté de cœur que j’entreprends cette écriture; en effet, il m’a été donné à plusieurs reprises de dialoguer avec Fanny Remi, puis Rodwell, en des circonstances diverses et il m’a toujours semblé faire face à une interlocutrice compréhensive, élégante et très sensible aux considérations philosophiques induites par le célèbre petit reporter. Et je n’avais qu’une envie : croire en sa sincérité. Aujourd’hui, je n’arrive toujours pas à comprendre certaines dualités comportementales. Le chaud puis le froid. D’autres que moi, pourtant fidèles entre les fidèles, ont subi bannissements et mises à l’index pour avoir fait preuve de franchise et de droiture. Plus aucune lettre lui étant adressée ne trouve réponse. La moindre critique provoque aussitôt une poussée urticante de Nick Rodwell, une censure stalinienne ou un communiqué de presse lénifiant du style “ tout va très bien Madame la Marquise ”. Ah ouais, mais l’écurie est la proie des flammes, Marquise et de grâce, cessez d’accuser les pompiers car ils essayent de sauver ce qui peut l’être encore. Faut-il vraiment que ce soit un “ SuperTrust ” qui envoie les Canadairs?

 

La Fondation Hergé et Moulinsart ont une chance énôôôrme de compter en leurs périmètres quelques collaborateurs de haut niveau dont les compétences et la passion intelligente voire obstinée est à l’image de l’œuvre de mon oncle. Le tome I de la “ Chronologie d’une œuvre ” en est l’exemple emblématique. Applaudissons. Mais quelle surprise nous réserve encore Monsieur Rodwell ? La réponse me fait peur… A-t-il oublié l’écharpe blanche que lui a offert le Dalaï Lama?

 

Voici donc la première partie de mon témoignage et tant pis s’il déplait à certains. Je les attends de pied ferme…

 

Georges Remi, junior

 

 

 

 

Afin de vous permettre de situer les personnages apparaissant dans ce texte, permettez-moi, Cher lecteur de vous présenter rapidement les personnages que vous y rencontrerez:

 

-    Georges Remi, dit Hergé. Né en 1907, décédé le 3 mars 1983

-    Paul Remi, le frère cadet d’Hergé, né en 1911, décédé en 1986

-    Germaine Remi - Kieckens, dit Madame Hergée, la première épouse, séparée de Hergé en 1960. Divorcée en 1975, décédée en 1995.

-    Fanny Vlamynck - la seconde épouse de Hergé depuis 1977, légataire universelle à la mort d’Hergé. Epouse Nick Rodwell en 1994.

-    Alain Baran, né en 1951, fils de Dominique de Wespin (?), amie d’Hergé. Entre aux Studios Hergé en 1978 en qualité de secrétaire particulier.

-    Nick Rodwell, 48 ans, sujet britannique, entre dans l’univers Tintin vers 1985. Est à l’origine du départ d’Alain Baran.

-    Denise et Georges Remi, nièce et neveu d’Hergé, enfants de Paul Remi.

-    162 avenue Louise - Bruxelles - Siège des Studios Hergé, dissous en 1985, ensuite de la Fondation Hergé, de la Société Moulinsart, …

-    Céroux-Mousty, village du Brabant wallon où se situait la maison de campagne de Germaine et Georges Remi

 

 

 

 

 

 

ACTE I - L’ECHIQUIER DU DESTIN

 

Depuis la mort du créateur de Tintin, l’évolution du patrimoine hergéen a subi une invraisemblable accumulation de péripéties trop souvent contradictoires. Alain Baran, puis Nick Rodwell, deux gestions, deux fiascos, au moins un dénominateur commun : la mégalomanie. Mais les origines du parcours chaotique de l’après-hergé prennent sans aucun doute leur source dans les trois années ayant précédé le décès de mon oncle. Sans prendre de détour “ diplomatiquement correct ”, mon opinion, confortée par autant de témoignages dignes de foi, est pour une bonne part, construite. C’est en quelques années, voire en quelques mois que se sont mis en place les éléments du destin post-mortem si controversé de l’œuvre d’Hergé.

 

Au-delà de son indéniable talent, de sa culture et de sa grande intelligence, mon oncle était un homme influençable et fragile, partagé sans cesse entre le “ yin ” et le “ yang ” de sa conscience. Dans sa recherche éperdue d’un absolu philosophique, le solitaire qu’il était déjà s’est retranché lentement mais sûrement d’un environnement relationnel trop contradictoire, trop manichéiste ou pragmatique à son goût. Lui qui me disait si souvent : “ il n’y a pas de noir ou de blanc, il y a seulement une infinité de gris plus ou moins soutenus ”, ou encore “ tout principe est une prison ” a-t-il inconsciemment occulté des logiques imparables? Combien d’amis fidèles n’ont pas regretté ce que d’aucuns ont appellé une fuite aveugle? Mais c’est Hergé lui-même qui a mis en place les éléments d’une mauvaise et triste aventure de Tintin, confiant à ceux qui semblaient briller si bien (fallacieusement ?) son devenir et celui de son patrimoine. Et s’il n’avait été lui-même l’artisan de la situation que tout le monde déplore aujourd’hui, j’oserais sans retenue aucune employer le mot “ trahison ”.

 

 

La porte de verre

 

Durant les années septante, mon oncle et moi entretenions d’excellentes relations. Chez lui ou au studio, nous devisions avec passion d’une multitude de sujets. Ses connaissances, ses expériences en matière de philosophie et de peinture contemporaine en faisaient un mentor idéal. Trop immature à l’époque, je ne réalisais pas pleinement la chance qui m’était donnée de recevoir du “ maître ” un enseignement aussi enrichissant. Il était sage, j’étais excessif. Il connaissait la vanité des choses tandis que je tentais de conquérir le vent. Il pratiquait le Tao avec art, je partais en croisière “ tout dessus ”. Nous nous aimions bien cependant; il était un peu le père que son frère ne savait être, m’apportant l’affection et la compréhension que je n’avais pas eue en suffisance. Il débarquait chez moi, inquiet de me savoir fort malade, tentait d’aplanir les différends que j’avais avec son frère et se préoccupait avec une efficace discrétion de mes états d’âme de jeune trentenaire, tout comme il s’inquiétait avec insistance et tristesse de la maladie de ma mère.

Je me rendais de temps à autre aux Studios Hergé. Je n’oublierai jamais l’ambiance feutrée des lieux dès la sortie de l’ascenseur, la vitrine aux trésors à gauche, le portemanteau avec les couvre-chefs des Dupond/t, et une fois la porte de verre franchie, les magiques odeurs de crayon, d’encre et de papier. Dans son bureau, très sobre, sur la table à dessin, il y avait presque toujours une esquisse, un calque couvert recto-verso de crayonnés, ébauches d’un personnage ou d’une œuvre à venir. Le cérémonial du thé partagé l’après-midi avec ses collaborateurs, les boutades de Bob De Moor, la jovialité ambiante, rien ne laissait supposer que la tourmente approchait. Seule la présence quelque peu ampoulée du jeune et nouveau secrétaire, Alain Baran, semblait incongrue. Il me faut ici avouer en toute franchise que ce personnage se trouvait être aux antipodes des hommes, spéléologues et régatiers, que je fréquentais alors. Autant mes amis s’exprimaient avec franchise, autant Alain me semblait être adroitement ambigu. J’avais fait part de mon sentiment à mon oncle qui s’en était alors offusqué.

 

C’est ce jour-là que je lui ai montré mes marines et ça ne s’est pas vraiment bien passé. Ses critiques, très sévères, ont bien failli me faire renoncer. Néanmoins, nous nous sommes quittés sans animosité et sur un chaleureux encouragement. Avec une phrase que je ne suis pas près d’oublier : “ du croquis, mon cher Georges, du croquis, encore et toujours… ” . Il avait bien entendu raison d’étriller mes jeunes certitudes artistiques, mais n’étais-je pas aussi en train de commettre un crime de lèse-majesté? 

 

 

La lettre de rupture

 

Je n’aurais sans doute jamais dû l’inviter à ma première exposition en novembre 1979, car par un courrier lapidaire et furieux, il a refusé de m’honorer de sa présence. Rien ne justifiait les quelques phrases assassines que je ressentis alors comme une terrible trahison, un coup de poignard à la confiance absolue que je lui témoignais. Confiance dont j’avais grand besoin de redorer le blason, mais ça c’est une autre histoire.

Aujourd’hui encore, l’étrange missive dactylographiée, et non manuscrite comme à l’habitude, demeure pour moi une énigme et il m’arrive de douter de son origine…

La rude et maladroite réponse que j’avais alors adressée à mon oncle a scellé notre rupture. Le sommer de descendre de sa tour d’ivoire et de s’expliquer “ entre hommes ” a fait de moi un coupable. Coupable sans aucun doute d’avoir manqué de discernement et de sagesse. Coupable d’avoir osé tenir tête à Hergé, au grand dam d’ailleurs de toute ma famille qui, soit dit en passant, n’a jamais tenté la moindre intercession! Hergé fut donc convaincu que décidément il ne pouvait rien attendre d’un filleul aussi incontrôlable. Et, dans la foulée, de convaincre de manière inespérée un renard que l’accès au poulailler était grand ouvert …

 

Bien plus tard, lors de la retransmission télévisée de l’arrivée de Tchang, en mars 1981, je découvris avec horreur l’étendue de la maladie de mon oncle. Il était méconnaissable. Catastrophé, culpabilisé, je lui adressai une lettre d’excuses, tentant de lui expliquer les raisons de mon brûlot. Et derechef je reçus un autre courrier dactylographié, une fin de non-recevoir aux termes tout aussi étrangement hors de propos et absolument sans fondements… 

 

Fragilisé par la maladie, fatigué par les mésententes de plus en plus évidentes de ses hommes de confiance, mon oncle n’eut d’autre alternative (?) que de laisser filer à vaux l’eau l’amarre du beau navire. Et, désabusé, de rétorquer à l’une de ses collaboratrices lui faisant part de son étonnement quant à certaines initiatives malheureuses : “ à quoi bon, il est trop tard… ”. Il n’avait d’autre héritier que le “ fils spirituel ”, Alain Baran, son jeune et nouveau secrétaire depuis 1978… Et sa deuxième et aimante épouse, Fanny. Il serait néanmoins peu objectif de ne pas affirmer à quel point Hergé sous-estimait le devenir futur de son œuvre et de ses applications dérivées. Il avait affirmé à plusieurs reprises qu’une fois disparu, la vie de Tintin s’arrêterait de facto et n’avait donc pas jugé important de mettre en place une équipe de gestionnaires solides et avisés. Ce qui était injuste pour ses collaborateurs, mais arrangeait sans doute bien les “ déménageurs ”. Triste fable de La Fontaine en vérité!

 

Mais au nom de l’orgueil et de l’aveuglement que ce dernier induit, Georges Remi “ junior ” ne s’est rendu plus jamais rendu chez son oncle, encore moins à l’hôpital… et de toutes façons, le sort en était jeté, les cartes distribuées, et je n’avais qu’un quatre de cœur.

 

 

Les coulisses de l’échiquier

 

Au lendemain immédiat de la mort d’Hergé, aux si nombreuses et légitimes tristesses sincères se sont mêlées quelques larmes de crocodiles et même quelques flots de champagne! Très vite sont apparus au grand jour les intérêts des uns et des autres. Les studios Hergé, tels que je les avais connus, cessaient définitivement d’exister. Le Roi est mort, vive le roi!

 

La suite s’énonce en quelques phrases révélatrices d’une véritable mise sous tutelle de l’héritage hergéen. Bien que l’ouvrage de Hugues Dayez “ Tintin et les Héritiers ” évoque clairement l’ambiance malsaine de ces semaines de deuil, je résumerai sans complaisance quelques aspects tristement sordides du règne numéro un : celui de Alain Baran.   

- Les obsèques publiques auxquelles ne furent pas invités de proches parents ou de vieux et fidèles amis, encore moins les conjoints des dévoués collaborateurs. Ainsi à l'église, on pouvait voir au premier rang, la jeune veuve, mon père, les deux demi frères, Alain et Pierre-Paul ainsi que leur chère maman, Madame de Wespin (?). Par contre, ma soeur avait une place vers le dixième rang tandis que son mari et ses enfants durent trouver une place au fond du lieu saint. Quant à moi, je n'y étais pas, devinez pourquoi? Je citerai une lettre adressée parmi d'autres à mon père, celle de Paul Jamin, dit “ Alidor ” : “ … Dois-je te dire que j’ai regretté que, pour des raisons qui me sont inconnues, de très vieux et très fidèles amis de Georges aient été tenus à l’écart et n’aient pu dire adieu à quelqu’un à qui ils étaient très attachés. ” . Qu’on ne vienne pas me parler du passé reproché à Paul Jamin, ce serait hors de propos et trop facile! Inutile également d’arguer de la désorganisation du moment, trop facile aussi.

- Un premier enterrement “ provisoire ” organisé dans l’intimité relative avec quelques journalistes très à l’aise en la compagnie d’Alain Baran et ce malgré sa demande expresse de discrétion. J’en étais médusé.

- L’absence totale de la moindre considération ou de condoléances polies à l’égard de Germaine, la première et légendaire épouse de Hergé (pourtant encore actionnaire des studios!) (…Une même absence de considération de la part de Fanny et de Nick Rodwell lors du décès de Germaine en 1995!).

- Et surtout, surtout, l’aveu angoissé du père de Fanny à mon père, le jour de l’enterrement : “ Paul, ils (qui?) ont vidé le coffre, j’ai peur pour ma fille, elle est comme une mouche dans une toile d’araignée ”. Cette dernière phrase, terrible, mérite un “ flash-back ”. En effet, peu avant notre rupture, mon oncle m’avait avoué tout de go et à ma grande gêne, l’existence d’un coffre privé et de dispositions qu’il avait prises : “ au cas où je décèderais, il faut que tu saches que… ”. Et entre autres dispositions, il y en avait une concernant ma mère, gravement malade. Je ne ferai pas état de celles qui me concernaient, car dans ma fameuse missive de 1979, franc comme Bertrand, j’avais rédigé un paragraphe très explicite à ce sujet. Surréaliste? Candide? Sans doute, mais c’est ma vérité, payée au prix fort. Le prix du franc-parler ne tient pas face aux trente deniers. Il est certain que dès la parution de ce paragraphe d’aucuns mettront en doute la véracité de ce que mon père m’a confié. Mais je les inviterais aussitôt dans quelques cercles où sa franchise et sa probité demeurent exemplaires.

- Enfin, last but not least, qui pourra jamais expliquer que mon père, le frère d’Hergé, n’a JAMAIS été convoqué à l’ouverture testamentaire qui fit de Fanny la légataire universelle. Mon père, cet officier de cavalerie au code d’honneur acéré comme son sabre, n’a jamais voulu formuler la moindre objection légale à ce sujet, il en avait pourtant le droit… On en demeure médusé! Et contrairement à ce qui a été dit à propos de l’entente entre les deux frères, s’il est vrai qu’ils ne partageaient pas les mêmes convictions, ils n’en demeuraient pas moins très amicalement respectueux l’un envers l’autre, se téléphonant au moins une fois par semaine. Déshérite t-on son seul frère sous prétexte d’opinions philosophiques divergentes. CQFD!

- Ma mère s’est éteinte lentement dans de modestes établissements, alors qu’au même moment Madame Vve Remi offrait à ses parents une somptueuse propriété dans le sud de la France, s’achetant malgré tout un quartier de bonne conscience en laissant un pourboire sur la table de son beau-frère. C’est probablement ce qui m’écœure le plus… Surtout après les fameuses confidences que m’avaient faites mon oncle.  

 

 

Les Fourches caudines

 

Or donc, voilà mis en place les éléments d’un décor qui à l’époque semblait satisfaire tous les spectateurs, ceux des loges comme ceux des parterres. Pas un tintinologue, pas un hergéophile pour s’étonner, pour s’enquérir. L’après-hergé ouvrait de si belles perspectives que nombre d’exégètes, de biographes, de collectionneurs et autres professionnels de la plume et du micro ont cru qu’une patente leur était légitimement délivrée, à vie! Et même les énormités dites lors d’une certaine émission radio - la RTBF - animée à l’époque par Gérard Valet, avec comme invités Madame de Wespin, son fils et Madame Vve Remi n’ont choqué personne. Hormis Germaine et moi qui n’en revenions pas des propos à peine sibyllins pouvant faire accroire qu’Hergé était le père caché d’Alain Baran! Alors, à quoi bon tendre l’oreille à l’esprit chagrin du neveu et douter de la légitimité du nouveau prince, celui qui abreuve…

En fait de chagrin, le mien était immense d’assister, impuissant, aux matamoresques et dangereuses initiatives d’Alain Baran. Personne, pas même un des plus fidèles amis d’Hergé, petit homme pourtant remarquable, n’avait l’envie de partager les états d’âme d’un neveu qui s’était si bien sabordé! Amertume et regret; je n’avais d’autre choix que d’assumer ma solitude, d’accepter que l’on ne m’invitât jamais à aucune manifestation ou exposition. Un exemple anodin : un compagnon spéléo que j’avais perdu de vue et qui cherchait à retrouver ma trace, téléphone à la Fondation Hergé afin de demander mes coordonnées. La réponse fut laconique : “ nous ne savions pas qu’Hergé avait un neveu homonyme, désolé nous ne pouvons vous répondre, bonne journée ”.

Il est heureux qu’à l’époque j’aie pu compter sur de solides amitiés.

 

 

Les obliques du fou

 

La publication du faux et scandaleux “ Tintin et l’Alph’Art ”, l’édition d’un “ Tintin Reporter ” d’une médiocrité impardonnable, les dépenses somptuaires et clinquantes, les constitutions de sociétés, ne sont que roupie de sansonnet au regard des tractations d’Alain Baran avec le groupe Ampère. Un témoin digne de foi, aujourd’hui hélas disparu, m’a confié peu après le décès de Germaine, les termes scandaleux d’une réunion d’affaires au cours de laquelle, les intérêts personnels de Fanny Remi étant dangereusement exposés, Alain n’avait fait preuve d’aucun scrupule quant à la sauvegarde des dits intérêts… Heureusement pour elle, ce témoin a veillé au grain.

 

Chère Fanny, combien de fois ne lui ai-je pas téléphoné ou écrit, sans succès concret, lui demandant d’ouvrir les yeux sur les comportements du “ fils spirituel ” indigne d’Hergé et de sa Ligne Claire. J’ai souvenance d’une lettre dans laquelle elle lui attribuait avec force les qualités que je lui reprochais de ne pas avoir. Pourquoi donc Fanny a t-elle défendu Alain Baran avec tant d’obstination? Comment a t-elle pu accepter les dérives aberrantes de celui que j’ai toujours considéré comme un imposteur? Le chef de cette orchestre cacophonique s’en est finalement tiré avec une très, très confortable mise à la retraite. Sans doute pour le remercier de la mise à sac de la bijouterie de la Castafiore ? Mais au nom de quoi, je vous le demande? Pour son seul talent de gestionnaire?

Chauffez, soufflez forgerons, le fer que vous aller battre sera bientôt lame de Tolède… Mais attendez encore quelque temps, peut-être se rendront-ils enfin à Canossa ?

 

 

ACTE ll