La presse qui dans son ensemble est demeurée jusqu’alors relativement
discrète, s’interroge de plus en plus fréquemment sur la manière dont l’œuvre
d’Hergé est gérée. Et il faut bien constater qu’après un début qui aux yeux
du grand public semblait pourtant prometteur, la mésentente de plus en plus
forte entre le clan Baran et le clan De Moor achève définitivement de se consommer.
Les dissensions et leurs effets pervers apparaissent au grand jour. Indiscutablement
elles mettent à mal le merveilleux environnement hergéen. Ce qui, soit dit
en passant, fait la bonne fortune d’une certaine presse toujours prompte à
faire d’Hergé un homme au passé trouble. Mais nous y reviendrons.
Sans faire la part trop belle à la caricature facile, la méthodologie
de Fanny, consistant à chercher les mécanismes d’une saine gestion dans un
univers parallèle, atteste d’une méconnaissance des réalités temporelles.
Sans formation aucune, sans expérience de terrain, sans s’être jamais frotté
aux problématiques multiples de ce type d’environnement, qui ne se sentirait
pas désarmé ? Qui ne commettrait pas de bévues ? Un choix s’impose
donc : faire confiance une nouvelle fois, avec tout ce que ce mot sous-tend
en termes de risques. L’expérience Baran s’étant achevée comme on le sait ;
qui sera cette fois l’être providentiel ?
Vous faire connaître et apprécier les circonstances et les mobiles avec lesquels Nick Rodwell est entré dans la maison n’est pas mon propos. Du reste, toujours tenu à l’écart de ce qui se passe à la Fondation, je n’entends que ce que les “ vents favorables ” veulent bien m’apporter. Il semble cependant que Nick réussisse à remettre de l’ordre dans les nébuleuses entreprises initiées par son prédécesseur, ce qui n’a pas du être une affaire aisée. Le changement s’annonce donc à priori très prometteur. En 1991, pour la première fois depuis douze ans, je suis invité à la Fondation Hergé. Ce n’est pas sans appréhension que je sors du même ascenseur pour découvrir avec un certain effroi que plus rien ne me rappelle la présence de mon oncle. Tout a changé. Le luxe feutré, impersonnel, a remplacé le sanctuaire mythique et où donc est passée la légendaire table à dessin ? Philippe Goddin, alors secrétaire général de la Fondation Hergé, l’a heureusement préservée du grand chambardement dans le fond d’un bureau. Mais bon, cela doit être un “ effet Baran ”. Je l’avoue, je suis un peu mal à l’aise. Première rencontre avec Nick Rodwell. Cet homme-là est de toute évidence un charmeur né à la jeune quarantaine détendue doublée d’une élégance discrète. Fanny en est clairement amoureuse, ce qui semble couler de source. Allons bon, nous faisons la paix – plutôt la trêve - que nous scellons à la table d’un excellent restaurant bruxellois. Je découvre en passant qu’on m’avait fait (?) une réputation de “ tête carrée ”, ce qui n’est pas tout à fait injustifié à la lumière de ce qui précède, mais soit !
Manifestement
il y a une beaucoup de projets en gestation, chic alors ! Il est même question d’envisager la remise en route, avec les Editions
du Lombard, d’un projet d’édition s’inspirant largement de la “ Ligne
Claire ”. Graphiste de formation, j’avais toujours eu l’envie d’imaginer
une réponse au fiasco de “ Tintin Reporter ” et avais dans mes cartons
une approche assez détaillée. Nick m’obtiendra même un rendez-vous aux Editions
du Lombard. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Monsieur Rodwell est sans aucun doute “ the right man in the right
place ” !
Mais, le soufflé se dégonfle rapidement ! A nouveau, je demeure sans nouvelles aucune. J’ai sans doute bénéficié de ce que les régatiers apprécient le plus : la griserie d’un surf sur la crête d’une vague. La vague passée, le voilier reprend sa vitesse normale ! C’est un peu à l’image de ce que le couple me proposera une fois ou deux, avec l’apparence d’une grande sincérité, je l’admets. Mais résoudre un contentieux aussi lourd avec autant de sympathique légèreté est à mon sens presque injurieux ; du moins c’est comme cela que je l’ai ressenti. Exemple : très heureux de ces retrouvailles, je leur adresse une invitation au vernissage d’une importante exposition de mes œuvres que j’organise à Bruxelles. Pas une visite, pas un mot. C’était là pourtant l’occasion d’enterrer une vieille histoire. Celle qui avait commencé en 1979 ! Autre exemple : mon fils vient de terminer une maîtrise en Administration et Gestion d’entreprise en complément à ses études universitaires. Tout naturellement – naïvement ? - je lui suggère de proposer sa candidature. La réponse, charmante, de Fanny ne tarde pas, c’est une fin de non-recevoir agrémentée cependant d’une invitation ultérieure …qui n’est jamais venue. Je dois à la vérité un petit correctif : Nick téléphone un jour à mon fils pour lui proposer un job de …magasinier ! No comment ! Pour moi, une conclusion s’impose de manière évidente: Fanny ne veut en aucun cas d’un Remi dans le giron de Tintin, quelles que soient ses compétences. Pour quelle raison ? Que le lecteur comprenne bien, je ne désire pas un règlement de comptes, mais simplement un peu plus d’équité. En soulevant ces deux exemples, finalement très anodins, je ne fais que mettre en lumière un état d’esprit pour le moins maladroit. Il eut pu en être autrement si les explications avaient été plus franches, plus crédibles.
A la même époque, en 1991, je suis contacté par Stéphane Steeman, célèbre collectionneur de tout ce qui touche à l’œuvre de Tintin. Je sympathise avec ce passionné hors du commun. Sidéré, je découvre l’étendue et la richesse de sa collection, véritable musée (!) avant la lettre. De plus, par la logique des choses – il est président de l’association des Amis de Hergé – Stéphane est relativement bien informé de ce qui se passe dans le landerneau hergéen. Et manifestement tout ne semble pas aussi idyllique que le nouveau gestionnaire aimerait le faire croire. Il m’explique entre autres que l’organisation de la manifestation “ Tout Hergé ” à Welkenraedt se heurte à ce qu’il défini comme une apathie volontaire de la Fondation. Apathie volontaire parce que ce n’est pas la Fondation Hergé qui est à l’origine du projet. Evidemment, “ Tout Hergé ” est un grand évènement, une marque de parcours que la Fondation aurait dû initier depuis longtemps. Prise en défaut, elle réagi avec une certaine susceptibilité ce qui engendre quelques échanges épistolaires assez acides. Une fois de plus Fanny Remi hésite à situer Tintin sur un terrain réaliste et cohérent. Un meilleur dialogue aurait engendré une synergie sans doute plus efficace. Cet incident donne l’impression qu’elle est à mille lieues de comprendre que la sphère Tintin devrait être le lieu d’éclosion d’initiatives plus dynamiques. Menant au label d’une école aux idées novatrices et fortes, fidèlement mais audacieusement basées sur la Ligne Claire. Peut-être délègue-t-elle avec trop d’insouciance à Nick Rodwell le choix des décisions. Et Nick Rodwell n’a pas caché que “ Tout Hergé ” le contrariait. Inévitablement les malentendus se développent dangereusement. Tous les symptômes d’une reprise en main musclée portent à croire que Tintin entre dans une ère de protectionnisme exacerbé. Sans doute était-ce justifié, dans la mesure où la gestion des droits et dérivés apparaissait jusqu’alors comme assez fluctuante en termes de logique qualitative. Mais, insidieusement, Nick avait entrepris de transférer un certain nombre de prérogatives de la Fondation Hergé à la société commerciale Moulinsart qui remplaçait celle créée par son prédécesseur. Il était clair qu’une fondation forte, un partenaire culturel, une association de sages qui aurait « contrôlé » ses activités ne pouvait que gêner l’entrepreneur qu’il voulait être. Nick Rodwell était-il déjà en train de devenir calife à la place du calife? Celui qui se présentait comme un personnage affable et ouvert ne se métamorphosait-il pas en futur despote aux objectifs strictement mercantiles?
Il devient de plus en plus manifeste que de nouveaux désaccords se profilent à l’horizon, que de nouvelles déceptions se font jour au sein des collaborateurs et conseillers extérieurs. Une fois de plus, Tintin se serait bien passé de ça ! A la tête de la « Fondation », c’est forcément comme s’il n’y avait personne pour arbitrer avec fermeté et sagesse, personne pour faire respecter les règles du jeu. Et Nick de démontrer par l’absurde qu’il est incapable de comprendre l’essence même de ce que mon oncle a créé d’un point de vue graphique, philosophique, éthique ou social. Bien que souvent et injustement décrié, Philippe Goddin tente coûte que coûte de garder la balle au centre et de faire son boulot ; mais il a beau faire, c’est Nick Rodwell qui prend toutes les décisions. Collaborateur extérieur privilégié dès avant son arrivée, Benoit Peeters se distancie. Bref, on tire à hue et à dia, chacun apportant des certitudes tellement compartimentées et trop souvent contradictoires pour qu’une réelle symbiose soit possible. Le business devient un leitmotiv presque absolu. Nick gère sans écouter, sans conscience de ses limites. Il ne délègue pas et est trop souvent absent de Bruxelles pour quelqu’un qui se targue d’être un manager consciencieux ! De plus en plus isolé dans sa tour d’ivoire, son coefficient de sympathie s’amenuise rapidement. D’autant qu’il supporte de moins en moins la contradiction. C’est mauvais signe. Qui commande réellement le navire ?
Mais revenons-en à “ Tout Hergé ”. A ma grande déception ce n’est pas la Fondation qui m’invite à Welkenraedt en juin 91 mais les organisateurs, à l’instigation de Stéphane Steeman. Reçu avec une très grande gentillesse, je suis émerveillé et aussi très ému, bien sûr. Toute la magie de mon enfance retrouvée ! Une enfance dans le sillage en lignes brisées d’un père officier tour à tour affecté en Allemagne et en Afrique. Avec comme autant de balises rassurantes et merveilleuses les albums et autres objets que m’envoyait régulièrement mon oncle. Le succès de Welkenraedt est fabuleux, n’en déplaise à certains esprits chagrins qui doivent avoir perdu leur prime jeunesse dans un docte amphithéâtre. Quand bien même il est indispensable de définir avec fermeté un périmètre qualitatif, il est tout aussi nécessaire de se souvenir que Tintin appartient à toutes les classes sociales. Il était donc inévitable que cette manifestation ait pu selon certains se donner des airs de grande foire.
Mais comme toujours, lorsqu’on parle d’Hergé avec autant de publicité, les polémistes se déchaînent avec une âpreté incroyable. Apreté poussée à son paroxysme lorsque Stéphane Steeman se rend en Espagne pour y rencontrer celui dont mon oncle s’était éloigné sans ambiguïté avant qu’il ne devienne le chantre belge du nazisme. Le voyage était sans conteste très maladroit, la sémantique des excuses encore plus. Mais je dois à la vérité de dire qu’il m’avait fait part, bien avant que “ l’affaire ” n’éclate, des raisons de son voyage. C’était précisément pour tenter de convaincre “ l’exilé ” de ne pas commettre un manuscrit au titre évocateur et auquel l’image d’Hergé serait très abusivement associée. Par quel canal Steeman a-t-il eu cette information, c’est son problème.
Sans vouloir relancer une polémique, je tiens à préciser avec force que si mon oncle avait réellement été collaborateur, jamais mon officier de père ne le lui aurait pardonné. Il aurait banni son frère de son environnement comme il le fit définitivement avec certaines relations d’avant-guerre ayant choisi le nazisme. Mon père fut emprisonné cinq années en Allemagne et a risqué sa vie par trois fois pour s’évader vers l’Angleterre. En outre, c’est Raymond Leblanc, résistant notoire, qui fit de Hergé le porte-drapeau du Journal Tintin. Je dispose de lettres écrites par mon oncle en 1947 dans lesquelles apparaît son énorme tristesse d’avoir pu être soupçonné de « collaborateur ». Tintin est et a toujours été au-dessus de la mêlée et est profondément anti-militariste. Simplement il fut en son temps influencé par les préjugés de l’époque et le témoin d’une société démocratique à deux sensibilités très opposées. Et mon père et mon oncle m’ont expliqué cela mille fois. Point final.
Mais au point culminant de cette polémique, le plus choquant fut l’absence totale de réaction de la part de l’avenue Louise. Hormis un droit de réponse ponctuel rédigé par Philippe Goddin, pas un communiqué, pas un démenti, pas l’ombre d’une réaction forte pour protéger l’homme qui est au centre de leur raison d’exister. Je n’en pouvais plus ; après tout c’est à mon honneur et à celui de ma famille que l’on s’attaquait ! Autres temps, autre époque : j’ai souvenance d’une situation similaire survenue dans les années soixante et où j’avais proprement cassé la figure à un pâle quidam ayant traité mon oncle de nazi. J’en suis encore désolé car ce n’était certes pas la bonne solution ! Bouillant sans doute, je déteste néanmoins la violence tout comme je déteste la malhonnêteté intellectuelle de ceux qui se réfugient derrière de lénifiantes et confortables considérations en évacuant l’astreinte des quelques “ noirs ” et “ blancs ” de l’existence. Pour le reste de la gamme, je suis d’accord, il y a beaucoup de nuances de gris, comme disait Hergé!
Mais revenons un bref instant à Welkenraedt. Il faut que je le dise, c’est trop énorme. En effet, j’y ai été approché par un individu dont j’ai heureusement perdu la carte de visite et qui m’a coupé le souffle en me déclarant tranquillement d’un ton badin et discret qu’après tout, la meilleure solution pour l’avenir de Tintin serait que ”le couple Nick-Fanny crève un pneu dans un virage… Après tout, Monsieur Rodwell n’est-il pas juif ? “ Sapajou, australopithèque, … non, crétin ! J’en frémis encore. Ce jour-là j’ai découvert avec horreur qu’il faudrait sans doute encore quelques millénaires avant de pouvoir souffler en confiance !
Donc, face au manque de réaction de Fanny et de Nick et avec sur le cœur l’énormité indigeste de ce qui précède, je demande à être reçu à la Fondation. On m’ouvre les portes avec une belle amabilité. “ On est bien conscient du problème, ne t’en fais pas ; d’ailleurs nous préparons l’arme absolue : une biographie complète et sans fards de Hergé. La vérité désarmera ses détracteurs. Nous avons donc demandé à Monsieur Assouline de se charger du travail ”. Bon, je caricature un peu, mais voilà le plan parfait. Ouais, bon, on verra. Mais je n’étais pas vraiment rassuré !
Le
temps s’écoule, mesuré par les cartes vœux annuelles de la Fondation (devenue
entre-temps celle de la nébuleuse Tintin). A ce propos, il est amusant de
constater que si vous les recevez encore, cela veut dire que vous êtes toujours
en odeur de sainteté. J’avais déjà vérifié cette théorie sous la période Baran,
et patientez, je vous en apporterai la confirmation plus loin.
Juin 1994, inauguration de
l’exposition “ Au Tibet avec Tintin ” à Bruxelles. C’est un succès
d’un tout autre niveau mais je n’ai pas le cœur d’y rencontrer Nick. Seuls
mon épouse et mon fils s’y rendront et reviendront enchantés par la qualité
de l’événement et la blancheur des écharpes remises aux jeunes mariés par
le Dalaï-Lama. Hé oui, entre temps Nick Rodwell a épousé Fanny Vve Remi. Vive
l’Amour !
Et
bravo à Benoît Peeters et Pierre Sterckx qui furent les artisans de cette
belle réussite tout comme ils le furent déjà pour le "Musée
imaginaire" (1979) et "Hergé dessinateur" (1989). Mais,
à la place de "Au Tibet avec Tintin" on aurait préféré
une thématique plus proche des grandes questions de société plutôt qu’un engagement
politique pour la cause tibétaine. Toutefois, entre ces deux manifestations,
en terme d’image, on est passé d’un extrême à l’autre sans explication, sans
qu’une stratégie cohérente permette au public de s’y retrouver. Pas de fil
rouge, pas de logique. Nick semble incapable d’imaginer des initiatives commerciales
dynamiques dédiées au monde de l’enfance, au sens large du terme. Tintin devient
un objet de luxe hors de portée d’une famille aux revenus moyens. Les synergies
avec de grands fabricants de jouets, par exemple, sont pourtant possibles,
j’en suis convaincu. J’en eus la preuve il n’y a pas si longtemps ou pour
des raisons professionnelles je fréquentais des foires internationales comme
Francfort ou Paris.
J’avais écrit à Fanny pour lui dire de manière un peu péremptoire : “ Tu as déjà laissé le renard se glisser dans le poulailler, de grâce Fanny, cette fois ne laisse pas entrer le loup dans la bergerie ! ” Je me souviens qu’étant jeune, mon père m’avait donné à lire les ouvrages de Jean Breton sur les histoires d’amour de l’Histoire de France. L’Amour et les réalités de l’Etat ! Dangereuse combinaison en vérité ! Et si le cœur l’emporte sur la raison, ma foi, on peut craindre le pire. Je ne suis pas un inconditionnel des biographies, mais s’il en est une que j’ai trouvé admirable et passionnante, c’est celle de la reine Elizabeth I d’Angleterre écrite par Michel Duchein (Fayard). Une femme hors normes, belle et intelligente, mais qui n’a jamais mis en péril son difficile royaume pour les yeux d’un prince, fût-il irrésistible. Le sens de l’état poussé à ce paroxysme était bien évidemment à la hauteur de l’idéal proclamé. Toutes proportions gardées, Tintin valait assurément une messe bien dite. En effet, quand on professe “ urbi et orbi ” la merveilleuse et positive universalité philosophique du héros, quand on reçoit du Dalaï Lama la fameuse écharpe blanche pour avoir si bien illustré la présence de notre héros au Tibet, on calme les trop voyantes ardeurs mercantiles du prince, surtout lorsqu’il semble avéré que les montres Tintin sont manufacturées …en Chine ! Deux poids, deux mesures donc. Au même titre que n’importe quel citoyen lambda j’aimerais comprendre le pourquoi de tant de maladroites contradictions. Contradictions douloureuses puisqu’il est apparu que cette prestigieuse exposition intitulée « Au Tibet avec Tintin » avait engendré un coût exorbitant. L’équilibre est au centre me disait Hergé. Mais quand l’axe n’est ni au milieu ni fiable, c’est la carambole garantie !
La boîte de Pandorre
Monsieur Pierre Assouline, j’ai particulièrement apprécié votre biographie de Georges Simenon. Une œuvre complète, passionnante, remarquablement bien documentée. J’eus le plaisir de vous rencontrer, un peu rapidement il est vrai, mais vous m’avez impressionné par votre subtile intelligence. A l’issue d’une très longue nuit de lecture de votre “ Hergé ”, j’eus toutefois le sentiment que votre approche de la vie de Georges Remi n’avait pas la même intensité que celle que vous avez accordée à Georges Simenon. C’est néanmoins avec beaucoup d’intérêt et d’émotion que me sont apparus, crûment parfois, bien des non-dits familiaux. Accrochez-vous, parents de célébrités car le public se fiche des sursauts de votre cœur… Et il a raison. Petite rectification si vous me le permettez, Pierre : vous n’auriez pas dû écrire que mon oncle “ n’aimait pas ” les enfants mais plutôt que les enfants le mettaient mal à l’aise parce qu’ils le rendaient maladroit. C’est simplement atavique. J’ai toujours adoré mon fils mais demandez-lui comme je fus maladroit, à quel point mon père et le père de mon père c’est-à-dire le père d’Hergé le furent également. Acteur et témoin en la matière, je rassure donc tous les parents des jeunes admirateurs de Tintin. Et espère que cette maladroite hérédité disparaîtra avec le fils de mon fils. Et il est accessoirement vrai que Hergé a demandé à m’adopter. Mais à l’époque, fin des années quarante, j’étais déja infernal et mon adorable maman n’a pas désiré lui imposer ce supplice toute une vie.
Cette boutade pour dire à Madame Rodwell qu’elle m’aurait fait grand plaisir en prenant à l’égard de ma famille quelques précautions avant d’ouvrir la boîte de Pandorre. Mais au fait, y aviez-vous pensé, Fanny? Vous qui professez avec force les vertus de la compassion et de l’élévation de l’âme…
Le 27 février 1996, le livre “ Hergé ” de Pierre Assouline est présenté au Centre Belge de la Bande Dessinée. Toute une intelligentsia hergéenne de générations différentes est au rendez-vous. J’avoue y avoir ressenti un mal d’aise inexplicable. A moins que celui-ci ne fut généré par la présence de personnes aux sensibilités fort opposées pour diverses raisons. Quelques “ anciens ” sirotent dignement leur coupe de champagne et, plus discret derrière une colonnade, un de mes clients que j’imaginais à mille lieues de fréquenter ce type d’événement, observe l’assemblée. Médecin et journaliste, c’est un homme de haute et belle intelligence. Surpris par la rencontre, après les interrogations d’usage, je comprends qu’il n’est pas là parce que fan d’Hergé ou de Tintin, non puisqu’il m’avoue tout de go ne pas aimer ce “ collaborateur, ennemi des juifs ” (sic). Je m’étrangle et pas très futé, lui annonce in petto que je suis le neveu du “ … ”. Et sans autre explication, l’homme disparaît de l’assemblée. Par la suite et pour des raisons dites “ pratiques ”, ce client m’a définitivement fait défaut. Amusant non? Lorsque vous saurez que ce monsieur est aussi dignitaire d’une association diamétralement différente de celle du quidam m’ayant approché à Welkenraedt, vous pourrez peut-être vous hasarder aux hypothèses les plus folles. Essayerait-on une nouvelle fois de kidnapper Tintin et si oui, dans quel dessein? N’est-ce pas un bon début d’aventure pour notre célèbre reporter?
Ah mais, j’oubliais que Hergé s’était clairement exprimé à ce sujet et que cela doit, chaque jour qui passe, terriblement contrarier les envies de notre grand capitaine d’industrie !
La Dame de Céroux-Mousty
Petit retour dans la chronologie. Le 26 octobre 1995 Germaine Remi, la première épouse d’Hergé, s’éteint dans son appartement bruxellois. Une femme de tête, exigeante avec elle-même comme avec son entourage. Il m’est arrivé à deux reprises de me fâcher pour de bon tant ses propos pouvaient être acerbes, voire cyniques. Comme l’a écrit Pierre Assouline, pour elle le temps s’était arrêté fin des années cinquante lorsqu’elle a clairement pressenti que son histoire d’amour avec Hergé était définitivement dans l’impasse. A l’usure du temps, seul Tintin survivait, mais avec Hergé! Une double rupture donc ! Je me répèterai sans doute en vous parlant de ses carnets intimes si révélateurs de son drame. Très aigrie, elle n’en demeurait pas moins à l’écoute de ce qui se passait avenue Louise. Chaque dimanche soir, je me rendais donc à sa ravissante et vieille maison de campagne afin de lui tenir compagnie entre deux verres de bon vin et quelques fromages. Cela lui faisait du bien de parler du passé. D’évoquer les Noëls préparés avec excitation, des cadeaux que tous les proches enfants allaient recevoir sous le grand sapin. Une dame généreuse. Restaurée par le couple quelques années après la guerre, décorée et meublée avec le goût qui sied à ce genre de demeure, Céroux-Mousty fait partie de mon enfance mais bien plus encore de celle de ma sœur qui y passa entre autres le temps de ses fiançailles alors que mes parents et moi demeurions en Afrique. Beaucoup de souvenirs donc ! Mais avec le temps de la séparation, la jolie maison et ses jardins était devenue totalement austère. Soigneusement entretenue il est vrai, elle ressemblait de plus en plus à un petit musée, visité par sa propriétaire le temps d’un court week-end. Comme si elle y attendait encore Hergé ! Il s’y rendait d’ailleurs tous les lundi jusqu’à quelques jours de sa mort. C’est là qu’il a parlé de ma lettre à son ex-épouse. Selon ses notes, elle lui aurait répondu “ c’est agressif et maladroit, mais il n’a pas eu tout à fait tort ! ”
Selon les actes testamentaires de la succession, la propriété de Céroux-Mousty était attribuée en cas de décès de Germaine à deux récipiendaires : d’une part, la Fondation Roi Baudouin, d’autre part Fanny Remi (qui n’y avait jamais mis les pieds !)… Ma sœur et moi avons assuré l’intérim durant quelques mois, souvent aidés par le fidèle et vieux comptable d’Hergé, afin de régler les nombreuses affaires courantes : entretien, courrier, expertise des meubles et des œuvres d’art, etc… Jamais nous n’aurions eu l’audace de subtiliser le moindre couvert. Nous nous disions naïvement que cette belle maison deviendrait forcément un musée où le siège d’une Fondation Tintin par exemple. Un beau jour, nous avons du rendre les clés, la mort dans l’âme. La propriété, vidée de son contenu, est restée très longtemps abandonnée, au moins le temps d’un long hiver. Seuls les deux grands chiens en bronze veillaient sur les pelouses. Et puis un jour elle fut vendue publiquement. Presque à la sauvette. Et pour un prix qui nous a semblé saugrenu en regard de sa réelle valeur. Il m’arrive parfois d’oser un discret passage en voiture rue Hergé. Le temps d’un regret. Comme se plaisait à dire Germaine : “ ce n’est pas facile ! ”. Phrase que nous aimons répéter entre-nous avec un clin d’œil…
Un jour, on m’a appris que meubles, statues, tableaux auraient été vendus par Fanny en de diverses officines d’antiquaires sans en préciser la célèbre origine et au mépris des sincères admirateurs d’Hergé qui se seraient fait un devoir de préserver l’un ou l’autre souvenir du maître en s’en portant acquéreur. Et en oubliant la promesse qu’elle avait faite à ma sœur de lui réserver les objets de son cœur ! Belle leçon de moralité. Et quel manque d’imagination !