ACTE l -ACTE ll -ACTE lll -CONCLUSION
TINTIN RETROUVÉ

ACTE III -  ECHEC AU ROI
 

 

Lorsque j’ai pris la difficile décision de commencer la rédaction de ces pages, je m’étais fait le serment de ne pas déraper, d’éviter les attaques frontales stériles et provocatrices. Pas à cause d’éventuels avocats ! La chose n’est pas aisée, car il est des faits qui m’ont touché et blessé profondément en tant que neveu et parent de Hergé mais aussi en tant que simple admirateur de Tintin. Par le passé, à plusieurs reprises, j’ai espéré que dans toute cette triste saga le bon sens et l’intelligence finiraient par l’emporter. C’eut été tout bénéfice pour tous les adeptes de Tintin comme pour les maîtres de sa destinée. J’espérais sincèrement que Nick Rodwell puisse dépasser les maladresses inhérentes à son inexpérience et que Fanny reconnaisse avec plus d’humilité les erreurs du passé.


Et la question que je leur pose à tous deux paraîtra tout à fait saugrenue aux yeux de bien des lecteurs : êtes-vous entourés de chats ? Hergé adorait les chats pour leur patience, leur adresse, leur indépendance affectueuse. Ce sont les chats de mon oncle, Thaïke, Siam, Chonchon, … qui m’ont appris à aimer les miens. J’en ai eu trente-deux depuis sa mort. J’aurais aimé être un chat pour aborder ce qui va suivre et ne sortir les griffes qu’à bon escient. Simplement pour dire »je vous aime bien, mais là vous allez trop loin ! »


La ligne (pas très) claire

"Et maintenant, mes amis, ouvrez bien vos yeux!… Retenez votre souffle!… Le moment est historique!
 ” C’est par ces mots de Tournesol que le périodique “ Les Inrockuptibles ” d’octobre 1995 introduit son dossier intitulé: “ La ligne (pas très) claire ”. J’aime assez ce “ retenez votre souffle! ”, car un peu à l’image des apnéistes, ce moment d’intense contrôle conditionne la réussite de la plongée. Et c’est bien le moment de maîtriser son souffle, car pour ce qui concerne au moins trois des intervenants de ce dossier, la plongée dans le surréalisme Rodwellien fera date en terme de psychologie appliquée. “ Benoit Peeters, Stéphane Steeman et Georges Remi, veuillez vous présenter toutes affaires cessantes à la Fondation Hergé. C’est un ordre formel et militaire! Pour avoir osé dire des choses pas élégantes et fallacieuses, pour avoir enfreint les règles de bienséance de la Navy, vous serez ligotés au grand-mât et y subirez le fouet à raison de deux douzaines de volées chacun ”. Je plaisante! Mais en écrivant ces lignes, j’ai interprété avec beaucoup de légèreté la manière dont j’imaginais la convocation de Nick Rodwell après nos interventions. J’éprouve à posteriori une irrésistible envie de hurler de rire. Les journalistes inrockuptibles ont fait leur travail dans les règles de l’art et aussi avec beaucoup de gentillesse. C’était un beau dossier, bien ficelé, avec des sensibilités différentes et surtout une très belle interview accordée à Benoit Peeters par Hergé peu de temps avant sa mort. Rien qui n’ait été injurieux. Mais la preuve était faite que Nick Rodwell ne supporte pas les critiques, quelles que fussent leur légitimité.

 

Pour ce qui me concerne, répondant à ladite convocation - il n’y a pas d’autre mot - je me rends donc avenue Louise bien décidé à ne pas m’en laisser imposer. Mon interlocuteur commence par me faire attendre une demi-heure. Je ne suis pas dupe, je sais que c’est sa technique (un truc qu’on trouve dans tous les bouquins ad hoc). Il m’accueille enfin, détendu et angélique. Il sait que je fulmine, mais moi aussi je le sais! Je le regarde d’un œil calcaire en attendant la première remontrance façon :  mais enfin, Georges, pourquoi… bla-bla-bla-bla ?". Comme prévu, j’explose et lui assène une série de remarques et de reproches à la manière d’une charge de cavalerie, ne lui laissant pas le temps de placer un mot auquel je n’aurais de toutes façons pas cru. “ Nick ” lui dis-je, “ tu es sans doute très intelligent, probablement plus que tu ne le laisses paraître, mais cesse de prendre tes interlocuteurs pour des andouilles et de croire que tu es le Phénix !”. Sur quoi il me répond :  “ Aouw, Georges, pourquoi tu me dis pour le cinquième fois que je suis intelligent ?   - “ Pour que tu saches que je le sais et que cela t’empêche peut-être de faire l’idiot !”. Non mais, dites donc ! Et après lui avoir asséné le fait qu’il était assis dans l’ex-bureau de mon oncle et que s’il y était assis si confortablement c’était grâce au génie d’Hergé, né bien avant lui, le ton est devenu plus civil. Sans doute pour me rassurer sur ses intentions, il m’explique qu’il contrôle la situation et que sa stratégie concernant la gestion des droits et dérivés va évoluer dans le bon sens puisqu’il veut définitivement couper le cou à ce qu’il appelle l’anarchie des contrats. “ Nous allons enfin bientôt pouvoir tout centraliser, tout produire et distribuer nous-mêmes et comme ça nous pourrons enfin contrôler efficacement l’image de Tintin ”. Au fou ! C’est impossible, ridicule et surréaliste ! Il va se prendre une gamelle ! On dirait presque qu’il le cherche… Je suis estomaqué par une telle et prétentieuse assurance. J’ai une petite expérience dans ce domaine et il ne faut pas être clerc de notaire pour comprendre qu’il vaut bien mieux laisser faire les professionnels dont le métier est de manufacturer des objets de qualité. Il faut surtout savoir les détecter et les contraindre à suivre un cahier des charges bien établi.

 

Au-delà de la définitive suprématie du commercial sur le culturel, c’est donc un aveu de mégalomanie et la preuve que les passionnés de Tintin ont toutes les raisons de craindre les dérapages qui ne vont pas tarder. Nous le verrons plus loin. Mais sortons d’abord de ce bureau qui n’a décidément plus rien de ce qu’il avait.

 

 

Ah les belles collections!

 

J’introduirai ce qui suit par les premières notes de la chanson de Monsieur Perret: “ ah, les jolies collections d’images… ”. Dans le legs que nous fit Germaine, il se trouvait une belle série d’œuvres réalisées par Hergé fin des années trente et quarante. Et deux albums, dédicacés à Germaine, convoités avec force par bien des collectionneurs. Ni ma sœur, ni moi n’avions envie de faire simple cadeau de cet ensemble à une maison qui avait à suffisance prouvé sa versatilité à notre égard. Mais, par principe nous lui avions envoyé un dossier complet avec un sous-entendu qui pour nous était clair : votre prix sera le nôtre pour autant qu’il ne soit pas indécent. Fanny et Nick se sont présenté au rendez-vous que nous avions fixé chez ma sœur et sans entrer dans les détails, sont repartis sans qu’une décision ne soit prise. Je retiendrai tout de même une réflexion ahurissante de Nick : “ mais après tout, ne croyez-vous pas que tout ceci nous revient de droit ? ” On croit rêver, mais nous sommes quatre à avoir entendu cette énormité. Quelques semaines plus tard, nous parvient un joli courrier manuscrit rédigé en anglais et nous expliquant que finalement, il valait mieux que par “ exorcisme ” et par intérêt, nous vendions l’ensemble à Paris. “ By the way ”, Nick nous suggérait de détruire toute la correspondance privée de Germaine… au cas où elle tomberait en de mauvaises mains. Ben voyons! Il est possible que je manque d’objectivité, mais après une addition de malentendus dont l’arithmétique a commencé treize ans plus tôt, je ne puis que m’interroger audacieusement sur l’innocence de cette requête. A force, on en devient sceptique !

 

C’était sans compter sur Stéphane Steeman! Qui nous fit un siège téléphonique de première qualité. Tous les arguments sont sortis du chapeau de Madame Gertrude, mais rien n’y fit. Et tant mieux, car il est permis d’imaginer avec un certain sourire que ces œuvres se seraient retrouvés dans les coffres de la Fondation Hergé avec la collection Steeman, vendue de manière si controversée pour figurer dans “ LE ” musée qu’on lui fit miroiter. L’arroseur arrosé! Je ne puis m’empêcher, au risque de lui déplaire, de lui décocher une flèche de Parthe en lui disant qu’il eut mieux valu qu’il s’abstienne, quitte à mordre sur sa chique, plutôt que de pactiser trop vite avec ceux qu’il savait si bien fustiger… Peut-être que Monsieur Rodwell serait un peu moins fanfaron qu’il ne l’est aujourd’hui. Peut-être que le musée Tintin serait plus avancé que l’Arlésienne à rebondissements dont on ne cesse de parler dans les landerneaux. C’est fou le nombre de localisations ayant déjà été évoquées. De la Syldavie au Tibet, en passant par le San Theodoros. A moins que ce ne soit en Patagonie!

Et bien non, Mesdames zé Messieurs, aux dernières nouvelles ce sera à Louvain-la-Neuve, au sud de Bruxelles, à deux cent mètres de chez moi. Là où je décroche les nuages avec mon cerf-volant… N’est-ce pas une amusante ironie du sort ? … Finalement, ce n’est pas loin de Céroux-Mousty!

 

A propos de musée? Il me revient, qu’entre autres belles et sompteuses pensées, Fanny avait formulé la volonté de construire un bâtiment de “ clâââsse ” dessiné par un architecte prestigieux, comme Monsieur Botha, parce qu’en Belgique nous manquons de maîtres doués. Merci pour nos grandes écoles! Sans doute était-ce lui attribuer trop d’imagination que d’envisager un concours? Et de coller ainsi à ses déclarations d’intention du 26 novembre 1986 : “ …encourager l’éclosion de jeunes talents représentatifs du patrimoine culturel belge et international. ” Caramba!

 

 

Conspirons, conspirons !

 

On ferme ! Vous êtes priés de passer à la caisse ou de rendre les vignettes que vous n’avez pas achetées ! Attention les fraudeurs, vous serez poursuivis…

Le paroxysme de la surveillance des droits est atteint ! Ne manquent plus que les miradors. La phase ultime du délire approche aussi sûrement que le final d’une symphonie wagnérienne. Nick Rodwell entre en dictature, façon Chaplin bien sûr. Et pour la nième fois on nous kidnappe Tintin. Comme me le faisait remarquer un ami récemment : “ Tintin, c’est comme la poule aux œufs d’or en mieux ; plus on lui coupe la tête, plus elle pond ”. Oui, sans doute, mais il arrivera bien un moment où, devenue exsangue, il n’y aura plus ni poule ni œufs. A moins qu’on ne nous en fasse un de ces animaux familiers électroniques à la japonaise qui fait pipi et whoua-whoua mieux que pour de vrai !  Serait-ce donc cela que vous désirez Madame et Monsieur Rodwell ? Une œuvre aseptisée, une icône précieuse vénérée une fois l’an, veillée par vos gardes thuriféraires en grand uniforme d’apparat. Avez-vous perdu la tête ? Ne vous posez-vous pas la question de savoir pourquoi tant de gens ne vous suivent plus ? N’en avez-vous pas assez de ne pas être compris par les passionnés de Tintin ? Mais quel est votre idéal en définitive ? Vous avez banni les meilleurs et les plus fidèles défenseurs de Tintin. Les Benoit Peeters, Pierre Sterckx, Albert Algoud, excommuniés scandaleusement. A Angoulème, à l’hôtel SAS de Bruxelles, au Centre Belge de la Bande Dessinée, une même levée de boucliers. Et c’est vous les incompris ? C’est ahurissant, je dirais même plus, c’est rugissant ! Que votre tâche ne soit pas simple n’excuse pas tout ! Même le discret et efficace Philippe Goddin a dû débarquer de force du navire, soi-disant pour « mieux » se consacrer à son travail, ce qui est un comble.

 

Il faudrait plusieurs pages pour décrire les mesquines et ridicules avanies subies par nombre d’entre-nous au nom de la protection exacerbée de l’intégrité de l’œuvre. Sans parler des dégâts occasionnés de manière durable à l’image de Tintin.

 

La Dépêche, demandez la Dépêche !

www.tintin.qc.ca/depeche.htm – ça c’est un journal, mille sabords ! Les dernières nouvelles du monde de Tintin. C’est là que vous pourrez trouver les informations de source généralement bien informée. Les acteurs, la scène, les coulisses, les décors, bref, tout ou presque ! Et si je fais un brin de pub à ce média, c’est de bon cœur, même si il a considérablement contribué a augmenter ma consommation de “ Rennies ”. Hélas, les nouvelles y sont trop souvent tristement ahurissantes que pour être rassuré sur le proche avenir de Tintin ! De l’opéra aux boutiques en passant par le musée, c’est un vertige dont Hergé ne serait pas fier ! Ah, s’il pouvait redescendre sur terre et pousser une bonne gueulante !  Je me suis fait “ éjecter ” de la manière que vous savez pour bien moins que cela !

 

A chaque interview accordée par le sérénissime Mister  Rodwell, on demeure baba d’admiration face au flegme avec lequel il s’exprime. Notamment dans Paris-Match (édition belge) lorsque réagissant aux critiques qui lui sont adressée, il répond avec une rare modestie prenant en exemple Tapie ou Zidane tout en minimisant la levée de boucliers qu’il a générée. Un peu comme le Général de Gaulle avec sa “ chienlit ”. Et lorsqu’il fait allusion au travail de Pierre Assouline, il déclare que son épouse n’a passé que deux après midis avec l’écrivain ! Si j’interprète bien, cela signifie que Pierre Assouline n’a pas fait le boulot qui lui avait été confié, à savoir produire une biographie complète, surtout destinée à couper les ailes à certains vilains canards. Ou alors, comme de coutume, on s’est lancé dans une aventure sans prendre toutes les garanties de succès. Autre énormité : celle de dire de manière vraiment imbécile (ça m’a échappé !) que la collection de Stéphane Steeman n’était absolument pas nécessaire parce que les trésors de la Fondation sont déjà TROP nombreux… Alors, pourquoi avoir dépensé tant d’argent inutilement pour lui offrir une muselière plutôt qu’un musée ?

Faire porter le vilain chapeau à l’Association des Amis de Hergé parce que Steeman en est le président et qu’il s’est mis en rage est injuste. C’est aussi faire preuve de beaucoup de mépris pour les nombreux Amis de Hergé qui assistent à de bien tristes règlements de compte en se demandant où cela va s’arrêter. 

 

Autre média, même Blabla

Propos recueillis par Jean Quatremer dans Libération. A propos des critiques émises sur le livre d’Hughes Dayez : “ Ce livre n’est pas très équilibré…”. Des clous ! Ce livre a le grand mérite d’être extrêmement factuel, une enquête sans complaisance faite par un professionnel qui m’a avoué à quel point il était difficile d’avoir avec Nick et Fanny un échange de vues impartial. Sans doute eussent-ils préféré montrer Tintin en compagnie d’Alice au Pays des Merveilles ! 

 

Indubitablement Nick excelle en donneur de leçons. Pauvre Nick qui dépasse encore les bornes lorsqu’il se compare à un immigré marocain. Je ne pense pas qu’il ait traversé la Manche comme certains immigrés ont traversé le Détroit de Gibraltar ! Un autre sommet de l’absurde lorsqu’il se compare à Michaël Eisner – Disney. Çà, c’est révélateur ! Nick aimerait faire du monde de Tintin un Disney World. Tartarin va ! Permettez-moi de vous donner modestement une petite leçon Cher Nick :  vous avez dans un premier temps remis de l’ordre dans la boutique, puis vous vous êtes lancé tous azimuts dans une série d’initiatives comme on lance un feu d’artifice d’amateur. Oh la belle bleue, oh la belle verte ! Et puis ça c’est mis à péter de partout avec parfois de beaux effets, mais sans cohérence. Maintenant, il va falloir appeler les pompiers parce que il y a risque d’incendie. Vous me faites penser aux chemins de fer britanniques… Auxquels vous feriez bien d’aller porter votre merveilleuse expérience de manager self-made man ! J’aime bien votre pays d’origine, je m’y rends souvent, j’y ai de très bons amis. Donc de grâce, ne rétorquez pas : “ vous voyez, on ne m’aime pas parce que je suis anglais ”. Mais vous êtes devenu suisse ! Vertigineux !

 

La boutique de Shylock

A propos de Shakespeare auquel Monsieur Rodwell faisait allusion dans Libé, j’ai souvenance d’un endroit merveilleux situé en Grande-Bretagne, dans une région appelée les “ Cotswolds ”, et où se situe un manoir magnifique datant du XVIIème siècle. Mon épouse et moi y avons souvent logé. On dit que Shakespeare y aurait écrit “ Le marchand de Venise ”. Cher lecteur, ne vous méprenez surtout pas sur mes opinions si je vous dis qu’il me vient l’envie d’émettre une audacieuse comparaison. Qui n'a rien à voir avec un complot antisémite mais bien avec une méthode !

 

Votre « mise en boutique » de Tintin est excessive Monsieur Rodwell. Et comme je le disais plus haut, il ne fallait pas être clerc de notaire pour prévoir l’échec de votre stratégie. Même si vous prétendez le contraire ! N’en avions nous pas également parlé lors de votre fameuse convocation ? Dans ce domaine, vous vous êtes également fait un nombre considérable d’ennemis semble t’il ? Moi j’aurais eu très peur de signer un contrat avec vous. Mais je n’engage que moi avec cette affirmation qui, celle-la au moins, est gratuite. Amateurs d’images de Tintin à Sornette en Valois où à Houtte-si-Plou, si vous désirez acquérir un foulard, une couette ou un bagage à l’effigie de Tintin, il ne vous sera plus possible de vous rendre dans un joli magasin régional. Il faudra vous rendre dans une boutique où derrière chaque Tintin se trouvera une étiquette prestigieuse et chère avec la mention : Paris-Bruxelles-Londres-Genève-New-York-Tokyo. Les boutiques Tintin : c’est très beau mais trop cher pour le chéquier de Monsieur Toulmonde et de ses enfants ! 

 

 

Tiens, j’oubliais un point important : je ne reçois plus de carte de vœux de la « Fondation » !


CONCLUSION